Sébastien Conrad : « Pour une approche globalisée de l’histoire »

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Propos recueillis par Fabrice d'Almeida

23/07/2026

Résumé

Professeur à l’université libre de Berlin, Sébastien Conrad est un historien allemand spécialisé dans l’histoire coloniale et mondiale. Un ouvrage, What is global History?, paru aux presses universitaires de Princeton en 2016 fait encore autorité dix ans plus tard. Il montre en quoi cette approche globalisée de l’histoire renouvelle la traditionnelle méthode comparatiste.

Texte

Vous avez d’abord travaillé sur le Japon et l’Allemagne. Cette étude d’histoire contemporaine montrait la transformation de la nation depuis le XIXe siècle. Cette perspective comparative a-t-elle constitué un premier pas qui vous a conduit vers l’histoire globale ?

La perspective comparative a effectivement été un point de départ important, sans toutefois se confondre avec l’histoire globale. La comparaison entre le Japon et l’Allemagne m’a montré que les évolutions nationales ne peuvent être comprises de manière isolée, mais qu’elles s’inscrivent dans des relations réciproques et dans des conditions globales similaires. En même temps, la comparaison en a aussi révélé les limites : elle travaille encore souvent avec des unités séparées, supposées données, comme la « nation ». L’histoire globale va plus loin en historicisant ces unités elles-mêmes et en plaçant au centre les multiples interconnexions, transferts et asymétries entre elles. En ce sens, l’histoire comparée constitue un premier pas heuristique qui ouvre le regard, mais seule l’attention portée aux interdépendances globales conduit véritablement à une perspective d’histoire globale.

Quelle distinction feriez-vous entre globalisation et mondialisation ? Aucune ? Ou bien êtes-vous, comme Serge Gruzinski, d’avis qu’il faut distinguer entre des instruments partagés (le global) et des processus de circulation culturelle ?

Les deux termes – globalisation et mondialisation – sont souvent utilisés de manière interchangeable, mais ils peuvent être distingués sur le plan analytique. La globalisation désigne généralement des processus de densification structurelle à l’échelle mondiale : interconnexions économiques, infrastructures technologiques ou ordres politiques. La mondialisation, en revanche – dans une lecture inspirée de Serge Gruzinski – met davantage l’accent sur les processus de circulation et d’appropriation culturelles, c’est-à-dire sur la manière dont les connexions globales sont vécues et investies de sens dans des contextes historiques concrets. Cette distinction est heuristiquement utile, mais elle reste poreuse dans la pratique : les circulations culturelles sont difficilement concevables sans les processus matériels et structurels de globalisation, tandis que les structures globales ne deviennent effectives qu’à travers leurs appropriations locales. Dans mon travail, cette opposition ne joue donc pas un rôle majeur.

Comment définissez-vous l’histoire globale ?

Pour moi, l’histoire globale n’est pas simplement « l’histoire du monde entier », mais avant tout une perspective, un regard particulier sur le passé. Elle s’intéresse aux connexions entre différentes régions du monde – à travers le commerce, les migrations, les empires, les systèmes de savoir ou la violence – et à la manière dont ces connexions évoluent dans le temps. Elle s’oppose ainsi à l’idée de développements nationaux isolés et cherche au contraire à expliquer aussi bien les différences que les points communs à partir de ces relations. L’histoire globale est donc moins un champ thématique délimité qu’une approche analytique.

La globalisation est en recul depuis les années 2000 dans les domaines économiques et commerciaux. Cela modifie-t-il la logique de l’histoire globale ?

Parler d’un recul net de la globalisation depuis les années 2000 me semble réducteur, car les interconnexions globales se reconfigurent plutôt qu’elles ne disparaissent, notamment à travers de nouveaux centres de pouvoir ou des réseaux numériques. Pour l’histoire globale en tant qu’approche, cela n’implique pas une remise en cause fondamentale de sa logique, mais plutôt un déplacement du regard. Elle ne repose ni sur l’idée d’une augmentation linéaire des connexions ni sur celle d’une homogénéisation croissante. Au contraire, l’intégration globale produit souvent aussi de la fragmentation et de la différenciation. Les régimes populistes se revendiquant de l’anti-globalisation, où la multiplication des droits de douane, ne marquent pas un recul de la globalisation, mais peuvent eux-mêmes être compris comme des réactions à des dynamiques globales. Dans cette perspective, la reconfiguration des interconnexions confirme plutôt l’approche de l’histoire globale qu’elle ne la remet en cause.

Comment la nation est-elle repensée dans l’histoire globale ?

Dans l’histoire globale, la nation n’apparaît plus comme une unité naturelle ou fermée sur elle-même, mais devient elle-même un objet d’analyse historique. Elle n’est plus considérée comme un cadre donné à l’intérieur duquel se déroule l’histoire, mais comme le produit de processus transnationaux : les nations se forment, se transforment et s’affirment en interaction avec des dynamiques globales – empires, migrations, circulations de savoirs ou intégration économique. Dans cette perspective, la nation est « décentrée » : elle reste un acteur et un point de référence important, mais perd son statut de point de départ évident des récits historiques.

Vous prenez également en compte le local dans cette perspective globale. L’histoire globale est-elle un regard spécifique sur le passé ? N’y a-t-il pas un risque qu’elle écrase ou marginalise les logiques de la microhistoire locale, telles que défendues par Giovanni Levi ou Carlo Ginzburg ?

Cette inquiétude est compréhensible, mais elle n’est pas nécessairement fondée. L’histoire globale ne se veut pas un substitut aux autres approches, mais un point de vue spécifique posant certaines questions. Le local ne disparaît pas : les processus globaux se matérialisent toujours dans des lieux et des expériences concrètes.
Les discussions récentes autour d’une « micro-histoire globale » sont d’ailleurs particulièrement stimulantes, et nombre de travaux dans ce domaine sont innovants. L’enjeu est plutôt d’articuler les différentes échelles – locale, nationale, globale – de manière analytique féconde, plutôt que de les opposer.

La géopolitique et les relations internationales dominent de plus en plus l’actualité. Quelle contribution les historiens peuvent-ils apporter pour mieux comprendre ces dynamiques ?

La force de l’histoire n’est pas de produire des prévisions à court terme, mais de déconstruire l’apparente évidence du présent. Face à la domination des logiques géopolitiques, elle peut montrer que les rapports de force actuels et les modèles d’ordre international sont historiquement construits, et donc ni naturels ni immuables. Les historiens (et les sociologues travaillant historiquement) disposent ainsi d’outils solides pour analyser les recompositions actuelles de l’ordre mondial.

En tant qu’historien, vous voyagez beaucoup et rencontrez de nombreux intellectuels. La perspective globale reste-t-elle dominante ou observe-t-on une montée des positions populistes et nationalistes ?

D’un côté, la perspective globale est solidement ancrée dans le monde académique et demeure très active, notamment parce que de nombreux enjeux contemporains – changement climatique, migrations, interconnexions économiques – exigent des approches transnationales. L’histoire globale n’est donc pas en recul. D’un autre côté, il est indéniable que les positions populistes et nationalistes gagnent du terrain dans de nombreuses régions du monde, influençant aussi les débats publics sur l’histoire et l’identité. Cela ne conduit pas nécessairement au rejet de l’histoire globale ; on observe plutôt son instrumentalisation pour mettre en valeur la grandeur historique d’une nation. Cela peut donner lieu à une version nationaliste de l’histoire globale, tandis qu’en Europe, cette approche a souvent servi à déconstruire les récits nationalistes.

En 2016, il y a dix ans, l’histoire globale constituait à la fois un programme de recherche et un effort de clarification conceptuelle. Vous avez écrit What Is Global History? Considérez-vous aujourd’hui que cette tâche est accomplie, ou reste-t-il encore beaucoup à faire ?

Cette tâche est loin d’être achevée. Avec What Is Global History?, mon objectif était surtout de structurer un champ de recherche, de clarifier des concepts et de développer une sensibilité méthodologique, non de fixer un programme définitif. L’histoire globale n’est pas une école fermée, mais un projet ouvert en constante évolution. De nouveaux défis apparaissent aujourd’hui : transformations géopolitiques, critiques de l’eurocentrisme mais aussi émergence d’autres centrismes (en Inde ou en Chine), intégration accrue de productions savantes extra-européennes, ou encore réflexion sur les limites des interconnexions globales. Il reste donc beaucoup à faire, non pas parce que le projet aurait échoué, mais parce que son objet – les dynamiques globales – est lui-même en perpétuel mouvement. L’histoire globale doit sans cesse ajuster ses outils, réexaminer ses concepts et élargir ses perspectives.

Votre dernier livre porte sur la globalisation de la figure de la reine égyptienne Néfertiti. La beauté constitue-t-elle, en période troublée, une forme de refuge ?

On ne peut pas vraiment le dire ainsi : la beauté n’est pas un refuge au sens d’un retrait dans une tour d’ivoire, mais un phénomène historiquement opérant et politiquement chargé. La figure de Néfertiti – ou plus précisément la trajectoire globale de son buste – montre comment des catégories esthétiques comme la « beauté » sont inscrites dans des contextes coloniaux, des constructions identitaires nationales et des circulations globales. Le livre traite donc de questions de pouvoir, d’exclusion et d’inégalités, que l’on peut analyser précisément à travers des catégories esthétiques. D’une certaine manière, il s’agit d’une histoire globale des cent dernières années à travers le prisme d’un objet, permettant d’examiner concrètement des rapports de pouvoir, des transferts culturels et des conflits à l’échelle mondiale.

Par Sébastien Conrad, Free University of Berlin, Germany 
Propos recueillis par Fabrice d’Almeida, Université Paris-Panthéon-Assas (IFP/Carism), France